
L’intérêt d’une telle histoire semblait évident pour un grand plasticien comme David Fincher.
Comment appréhender l’évolution de son héros, enfant vieillard puis adolescent désabusé, être momifié puis juvénile ?
Pendant une bonne moitié du métrage, Fincher s’amuse à évoluer sans un soupçon d’âme dans le livre d’images écrit par Eric Roth.
Le réalisateur de Seven, The Game, ou encore Zodiac, colle à son image de cinéaste froid et clinique.
La mise en scène est à la fois brillante et distanciée.
Il y a quelques décennies de cela, on usait des mêmes qualificatifs pour désigner un certain Stanley K.
Celui-ci proposait son film en costume, figé et pictural, lent et calculé, avec un personnage principal aussi peu attachant que possible.
Mais le calcul s’avérait génial.
Peu à peu, on entrait dans la spirale diabolique de Barry Lyndon, dans un drame bouleversant et implacable.
Rien à voir, donc, avec l’humanisme primaire d’un Ford ou d’un Eastwood.
A la question de savoir si la caméra ment ou dit la vérité 24 fois par seconde, Fincher, comme Kubrick, vous répondrait par le premier choix.
Benjamin Button, comme Barry Lyndon en 1975, réinvente le mélo sophistiqué et calculé.
Quand le film parvient à son climax, quand le nœud se délite, à la croisée des âges, l’étau se referme.
On parvient à cette équation perverse.
Il rajeunit inlassablement, elle vieillira irrémédiablement.
Le récit d’une impossibilité, d’un temps qui fuit, dans un sens ou dans l’autre.
Fincher signe une dernière heure dévastatrice, où la musique d‘Alexandre Desplat se fait plus précise, plus présente, où tous les gadgets visuels prennent un sens.
Le récit était hasardeux, il devient sublime.
Dans une scène résumant admirablement la problématique du récit, Cate Blanchett, victime des premiers affres de l’âge, se rhabille sous le regard de son amant juvénile.
Il n’y a pas meilleur conteur qu’un grand menteur.
Fincher est un prestidigitateur orgueilleux, peu soucieux de son audience, mais conscient de ses atouts et de sa maestria.
Il mène une quête au-delà des genres et des clivages cinématographiques.
L’étrange histoire de Benjamin Button sera au mélodrame ce que Seven a été au thriller : une gifle dont le cinéma portera la trace pendant plus d’une décennie.